Fidèle à son réel comportement alimentaire, le nom castillan de Quebrantahuesos (Casseur d'os) évoque l'adresse avec laquelle le Gypaète barbu projette des os sur son enclume, un pierrier de granulométrie suffisament fine.

Le temps est aujourd'hui couvert, la visibilité assez mauvaise, un brouillard dense, un fin grésil chasse horizontalement. La température a passablement chuté.

Une silhouette traverse ce décor noir et blanc. Un Aigle royal.

Aq

Difficile de les distinguer, mais leur sifflement caractéristique trahit leur présence; les marmottes sont bien là.

En contre-bas d'un fin éboulis, je les écoute. Une marmotte sort timidement de son terrier, au rebord d'un névé. Les conditions météorologiques donnent une atmosphère particulière; la faible visibilité confère à la moindre scène une certaine intimité. Milieu de matinée, sans un bruit, un Gypaète immature de deuxième année entre dans mon champs de vision.

gyp3

Les quelques observations de Gypaète que j'ai pu faire dans ce secteur concernent toujours, ou presque, des vols rectilignes, où l'animal parcourt son territoire. Dernièrement, cette interaction entre deux Gypaètes et deux Aigles royaux était particulièrement intéressante. Aujourd'hui, c'est son étonnant comportement alimentaire que j'ai pu observer.

Durant dix minutes, ce jeune individu va tourner au-dessus de ce qui va lui servir d'enclume.

Plusieurs phases se déroulent:

  • Vol plané en cercle au-dessus de l'enclume

gyp7

  • Phase d'accélération, ailes partiellement repliées

gyp10

  • Phase de "largage"

gyp6

(Os au bout de la flèche orange)

gyp11

Même étape lors d'un autre largage

  • Phase de recherche de l'os, ou des fragments en cas de réussite

gyp5

gyp4

Ici lors de son atterrissage dans le pierrier. On voit nettement les rémiges en dents de scie caractéristiques d'un immature.

gyp8

Ici au sol, pas facile à distinguer dans le pierrier. La couleur ferrique typique de son poitrail et de la culotte sont les seuls éléments qui se détachent du ton gris cendre du pierrier.

Cet immature de 2ème année, probablement celui déjà vu auparavant avec les deux Aigles royaux et l'immature de troisième année, a exprimé ce comportement à une assez faible distance. Malgré tout, difficile de dire s'il a pu arriver à ses fins. Il est parti en contournant le pierrier par le nord-ouest.

gyp9

Avec la roche en arrière plan, les ailes sont parfaitement mimétiques (ici peu avant l'atterrissage).

Victor Fatio, zoologiste suisse, écrivait dans l'histoire naturelle des oiseaux (1899 - 1904):

"Le Lämmergeier (Vautour des agneaux) se nourrit presque exclusivement de proies vivantes, petites et grandes, saisissant au vol avec les serres et transportant souvent sur quelques cime rocheuse pour les dévorer les petits animaux tels que les chevreaux ou agneaux, marmottes, chats, renards, lièvres et tétras; mais culbutant par contre et précipitants à coups d'ailes les bêtes plus fortes, telles que chèvres, moutons, veaux, chiens, chamois etc. (...) Il est possible que bien des cas d'enlèvement ou de disparition d'enfants doivent être attribués plutôt à l'aigle; cependant quelques rapports sont tellement circonstanciés qu'il est difficile de les mettre en doute."

Aujourd'hui, la biologie du Gypaète barbu est bien connue, si bien que ce merveilleux rapace a perdu sa sinistre réputation.

L'imaginaire Lämmergeier a cédé la place au Quebrantahuesos.

gyp2